La perle, de la légende à la "perlomanie" au XXe siècle!

La légende raconte que Cléopâtre, lors d'une fastueuse cérémonie, aurait charmé Antoine grâce à une perle. L'épisode, raconté par Pline l'Ancien, dévoile le processus de la jeune reine d’Égypte soucieuse de célébrer l'un des banquets les plus couteux de l'histoire. En utilisant du vinaigre dans lequel elle versa une perle d'une valeur inestimable, elle comptait bien prouver sa puissance face à Antoine. Une fois la perle dissoute, elle but le breuvage. Si la véracité de cet épisode reste encore à prouver, il n'en reste pas moins important, témoignant l'admiration des hommes pour la préciosité des perles. En effet, elles furent au cours de l'histoire de la joaillerie à l'origine de la création de somptueux ornements devenus grâce à leur vertu protectrice de véritables trésors. Partons ainsi découvrir la fabuleuse épopée de ces concrétions calcaires, chefs-d'œuvre des arts joailliers.


René Lalique, collier de chien (ras de cou) aubépines, or, émail, perles fines 9 rangs, vers 1902-1904, Musée Lalique


La "perle de Jomon", originaire du Japon, serait la plus ancienne perle découverte par l'homme, datée de cinq mille cinq cents ans. De nombreuses civilisations, au cours de l'histoire, récoltèrent ces concrétions calcaires à des fins esthétiques. Connue sous le nom de "larmes d'Aphrodite", la perle apparut en Occident suite aux conquêtes d'Alexandre le Grand dans l'Empire Perse. Elles trouvèrent tout d'abord place sur de splendides costumes féminins dans la Rome antique dont la préciosité révéla le goût des jeunes romaines pour le faste de ces concrétions nacrées. Les perles fines pouvaient ainsi être portées en boucles d'oreilles ou sur des ornements plus imposants ; tels que des colliers ou des plastrons. Elles devaient souligner la beauté de leur propriétaire et la richesse des familles romaines parées des pièces les plus précieuses. Véritable trésor divin, la perle fine était appréciée pour sa beauté naturelle dont les romains en avaient réglementé l'usage en privilégiant leur acquisition selon leur rang social. Cependant ces perles fines doivent être distinguées des "perles de culture" que nous portons de nos jours et qui sont apparues au cours des années 1920. Ainsi, les perles fines dites aussi "naturelles" provenaient des huîtres perlières trouvées dans la mer. Elles ne pouvaient être récoltées qu'après un travail ardu des pêcheurs se risquant à plonger dans les profondeurs. Ces perles, alors véritables joyaux de la nature, ne nécessitaient pas une intervention humaine telle que l'exige aujourd'hui les perles de culture. Une caractéristique symbolique servant aux créations joaillières profanes ou sacrées soucieuses de véhiculer la pureté de ces trésors marins. En effet, la perle représentait dans l'imaginaire collectif un charmant symbole de pureté et de féminité. Les croyances polythéistes puis chrétiennes s'en étaient appropriées les vertus. La légende de leur naissance, accompagnée par la rosée du matin selon la plume de Pline l'Ancien, avait charmé les civilisations qui s'étaient chargées de leur récolte et de leur transformation. Le commerce de la perle devint rapidement un marché florissant dont l'apogée se tiendra à l'aube du XXe siècle.


" Depuis les origines, depuis que l'homme du néolithique a trouvé sur les rives du golfe de l'Océan indien ces billes dans les huîtres qu'il ramassait pour sa nourriture ou ses outils, les perles n'ont cessé de fasciner "

Guillaume Glorieux (directeur de l'enseignement et de la recherche de L'École des Arts Joailliers), Olivier Segura (gemmologue, expert en perles), Marchands de perles - Redécouverte d'une saga commerciale entre le Golfe et la France à l'aube du XXe siècle, Dubaï & Paris, 2019.


Jean-Gabriel Domergue, Publicité pour la Maison Van Cleef & Arpels, La Renaissance de l'art français et des industries de luxe, janvier 1923, Paris, Bibliothèque Nationale de France, © droits réservés


Paris, 1900, la perle supplante le diamant !


Quelle merveilleuse publicité que celle de Jean-Gabriel Domergue pour la Maison Van Cleef & Arpels. Cette affiche publicitaire (ci-dessus), conservée à la Bibliothèque nationale de France illustre à merveille l'émergence du commerce de la perle à l'échelle mondiale au début du XXe siècle. Ce collier de perles faisant ainsi le tour du globe est accompagné de la colonne de la place Vendôme, symbole fort de la conquête de la capitale française sur le reste du monde quant au commerce de la perle. Le collier semble ici dominer l'intégralité de la composition telle la pièce phare et emblématique de cette année 1923. En effet, les arts joailliers du début du XXe siècle racontèrent l'histoire de perles fines provenant d'huîtres perlières originaires de la péninsule arabique, région où la pêche et la découverte de ces perles étaient devenues une spécialité. Rapidement, les ambitions commerciales et industrielles du Golfe Arabo-persique entrainèrent une ouverture sur le reste du monde dont chaque pays avait mesuré les enjeux financiers de ce commerce en pleine évolution. Londres et Paris contribuèrent à cette aventure marquant un tournant important dans l'histoire des arts joailliers. L'activité parisienne du début du XXe siècle contribua à l'effervescence d'une modernité dans le domaine du luxe et de la joaillerie. En témoigne la primauté de la rue Lafayette, à proximité de l'opéra Garnier, où près de 300 négociants de perles fines y avaient installé leur commerce. Le négoce de perles détrônait peu à peu le commerce du diamant et participait à l'émergence de nouvelles créations joaillières. La perle ne renaissait pas, car elle n'avait jamais totalement disparu de l'histoire, mais elle était devenue le noyau d'un marché florissant, emblème du renouveau des arts joailliers.


René Lalique et l'Art nouveau (1895-1910)


La perle, tel un motif décoratif, trouva sa place auprès des créations Art nouveau (1895-1910) en magnifiant des pièces d'exception. La nature avait été au cœur des grandes conceptions des bijoux Art nouveau. René Lalique (1860-1945), apporta à l'histoire des arts joailliers une nouvelle approche par des pièces poétiques dont leur conception fut une véritable ode à la nature. Propulsé par l'Exposition Universelle à Paris en 1900, René Lalique avait été l'instigateur de ce courant dont les thématiques liées à la féminité, à la faune et la flore renouvelèrent grandement l'esthétique du bijou désormais conçu par une nouvelle génération de joailliers. Soucieux de représenter la beauté à travers la vie quotidienne, Lalique va intégrer la perle au cœur des arabesques végétaux. La perle essentiellement "baroque" était employée pour sublimer les créations emplies de vitalité. Elle avait pour particularité d'être asymétrique, une forme naturelle particulièrement convoitée au début des années 1900, exaltant ainsi une certaine spontanéité et une beauté authentique souhaitée par les joailliers. L'Art nouveau, qui prêtait alors une attention singulière aux éléments naturels, ne pouvait qu'être séduit par ces perles, trésors de la nature. Les pendentifs, d'une grande légèreté, étaient ainsi pourvus de perles en "goutte d'eau" venant sublimer un motif végétal ou animal dessiné selon de fines courbes élancées. Le pendentif conservé au Métropolitain Museum of Art de New-York (ci-dessous), illustre deux paons émaillés se faisant face dont les plumes se rejoignent à l'extrémité du bijou prenant l'apparence de grandes arabesques florales. Au centre du pendentif, une opale cabochon triangulaire à laquelle est suspendue la perle baroque.

" Voici donc, à l'aurore de ce siècle, toute la jeunesse française débarrassée d'entraves, heureuse de donner libre cours à son imagination ardente et passionnée, nos artistes éprouvant un besoin impérieux de créer, d'inventer quelque chose de neuf "

"Revue de la bijouterie, joaillerie, orfèvrerie 1900" dans Bijoux Anciens, Flammarion, 2021.


René Lalique, Pendant aux deux paons, vers 1902, MET, New York, © Gift of Clare le Corbeiller.


La perle décroche le premier rôle ! L'Art déco (1920-1935)


Affiche officielle de l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes à Paris, 1925


Vitrine du savoir-faire français, la célèbre Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 à Paris participa à la naissance du mouvement dit Art déco (1920-1935). Un souffle de modernité envahit peu à peu Paris, qui après la Première Guerre Mondiale se reconstruisit à l'aide de la culture et des arts. Le renouvellement des créations joaillières fut en partie le reflet de l'émancipation de la femme, soucieuse de se libérer des carcans d'une société conservatrice et patriarcale à travers laquelle sa place était limitée jusque là aux activités domestiques. Le monde de la mode suivit aussi cette évolution sociétale et plusieurs couturiers créèrent ainsi une première réponse aux ambitions féminines des années 20. Paul Poiret (1879-1944), couturier français, fut en effet un des leurs et fut à l'origine de la silhouette longiligne, presque masculine des femmes. Après un contexte troublé par les conflits militaires, Paris danse, Paris vibre au son des cabarets dont Mistinguett (1873-1956) ou encore Kiki de Montparnasse (1901-1953) faisaient tourbillonner les cœurs parisiens. L'histoire des arts joailliers se transforme alors et laisse apparaître une stylisation des formes qui ne reflète plus l'inspiration souhaitée à travers l'Art nouveau. Le changement radical des créations se perçoit par le travail des pierres désormais serties dans des montures géométriques, dont la sobriété des pièces s'opposait à la sinuosité des bijoux antérieurs. La perle devint peu à peu l'élément principal de ces créations joaillières et quitte son rôle d’élément décoratif. L'emblématique sautoir des années 20 ornait désormais tous les cous féminins et les poignets dont la multitude de perles habillait quotidiennement ces nouveaux visages de la féminité. La perle pouvait être portée lors de soirées mondaines où son éclat suffisait à faire rayonner le corps des femmes. L'usage du terme "perlomanie" prit ainsi tout son sens dans la mesure où la perle occupait désormais un vaste ensemble du paysage joaillier au cours des années folles. En témoignent ce poudrier singulier de la Maison Van Cleef & Arpels daté de 1925 alors parsemé de perles et ce collier de la Maison Boucheron à trois rangs de perles.


Poudrier, 1925, Platine, or jaune, perles fines, émail, diamants, Collection Van Cleef & Arpels, Patrick Gries © Van Cleef & Arpels SA


Boucheron, collier, perles fines 3 rangs, diamants, émeraudes, 1920, © Boucheron


La perle de culture, invention commerciale !


Kokichi Mikimoto (1858-1954), inventeur japonais de la "perle de culture" présentée en 1925 à Paris à l'occasion de l'Exposition Universelle


Le marché de la perle fine connaît un bouleversement au cours des années 1925 suite à l'arrivée de la commercialisation de la perle de culture. Cette dernière se distingue de la perle fine par son processus de création dépendant d'une intervention humaine. La perle de culture naît ainsi dans des coquillages d’élevage et sont au nombre de deux : la perle de culture à noyau en eau de mer et la perle de culture sans noyau en eau douce. Ce processus de formation de perles d'élevage fut envisagé dès le XVIIIe siècle. Cependant seule la technique de Mikimoto, accompagné de Misé et Nishikawa, permit un développement commercial de la perle de culture grâce à ses propriétés et à ses formes parfaitement sphériques. Arrivée sur le marché, elle suscita un vif intérêt auprès des marchands et des acheteurs, soucieux de se procurer le "trésor marin" à des coûts moins onéreux. Il fallut ainsi créer un laboratoire compétant dans l'expertise et l'analyse des perles ; le laboratoire syndical de contrôle des diamants, perles fines et pierres précieuses (création en 1929). Ces perles de culture inspireront plus tardivement les créations de Coco Chanel (1883-1971) avec ses longs sautoirs perlés, devenus des symboles de fantaisie et d'élégance à la française. Qu'elles soient naturelles ou cultivées, les perles n'en restent pas moins fragiles et nécessitent d'importantes précautions de conservation mais fascineront toujours par leur éclat et leurs mystères.


Pour aller plus loin je vous propose de prendre connaissance de l'admirable travail de recherche de l’École des Arts Joailliers consacré à la place de la perle et ses enjeux commerciaux à l'aube du XXe siècle à Paris.


J'espère que cet article vous a plu !

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Bibliographie : Riondet, Bijoux anciens, découvrir, identifier et apprécier, Paris, Flammarion, 2021.

Malaguzzi, Bijoux, pierres et objets précieux, Hazan, 2007.

Guillaume Glorieux, Olivier Segura, Marchands de perles - Redécouverte d'une saga commerciale entre le Golfe et la France à l'aube du XXe siècle, Dubaï & Paris, 2019.

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