Le corail et les arts joailliers!

Il est toujours passionnant de constater que les plus belles histoires joaillières émanent le plus souvent d'incroyables récits légendaires. Nous avions, lors d'un précédent article concernant le pouvoir des gemmes, découvert la fascinante histoire de Prométhée punie par Zeus, ce-dernier l'obligeant à porter une bague pourvue des fragments de la roche de sa punition (lire article précédent). Par cette création, la pierre devenait ainsi un ornement. Les Métamorphoses d'Ovide, retracent l'épopée de Persée ayant tranché la tête de la Méduse puis l'ayant déposée sur des algues de la Méditerranée. De cette tête dont le sang jaillissait, surgirent ainsi de splendides coraux. De cette légende, naquit l'un des matériaux les plus précieux de l'Antiquité. Découvrons ensemble l'histoire de cet animal marin qui fut pendant des siècles objet de toutes les convoitises.

Wenzel Jamnitzer, statuette de Daphné, 1570-1575, Musée National de la Renaissance, Ecouen


Je ne pouvais envisager l'écriture de cet article sans vous présenter l'un des plus célèbres chefs-d'oeuvre des arts décoratifs : la statuette de Daphné de l'artiste Jamnitzer (1508-1585) conservée au musée national de la Renaissance. Véritable merveille de l'histoire de l'orfèvrerie, cette statuette constituée d'argent et de corail illustre la figure de Daphné, nymphe mythologique se transformant en laurier afin d'échapper aux ardeurs d'Apollon. Figurée debout sur une base circulaire pourvue de frises ornementées et de roches, la nymphe est présentée parée d'une robe dorée. D'un léger mouvement, dont témoigne sa jambe droite fléchie, l'artiste immortalise ce moment clé de la transformation : la métamorphose en laurier. Elle est ici envisagée selon une savante utilisation des matières dont le choix du corail donne l'illusion de cette métamorphose végétale citée par Ovide dans ses écrits. Bien que l'usage initial de cette oeuvre demeure encore incertain, de nombreuses possibilités illustrent à merveille l'intérêt des hommes au cours des siècles pour cette étonnante matière resplendissante d'un rouge flamboyant. Parfois présentée comme étant un centre de table, ou comme une naturalia (objet d'histoire naturelle) de cabinets de curiosités princiers en raison de sa structure singulière, cette oeuvre ne demeure pas moins un chef-d'oeuvre de l'orfèvrerie allemande.

Entre minéral et végétal, l'étrangeté du corail fut fortement appréciée par les collectionneurs souhaitant en saisir toute sa particularité. En témoigne ce splendide cabinet de curiosités dont un collier de corail orne le sommet de la toile, probablement inspiré des traditions médiévales où de précieux objets étaient suspendus dans les églises.


Johann Georg Hinz, cabinet de curiosités, 1660, Kunsthalle Hamburg


Le corail et l'enfance !

Cercle de Frans Pourbus le Jeune, Détail du portrait d'une princesse, vers 1604, Majorque, Fondation Yannick et Ben Jakober. Inv, N°3 © Fondation Yannick y Ben Jakober Collection


Le corail avait en effet était utilisé depuis l'époque romaine qui lui accordait de nombreuses propriétés. Nous ne sommes pas étonnés d'apercevoir des colliers de corail sur diverses toiles votives, notamment au tour du cou de l'Enfant Jésus. Cette tradition, dans un premier temps religieuse, permettait d'éloigner le mauvais sort. Le corail faisait office d'amulette contre les démons qui pouvaient exercer une force négative sur les jeunes enfants. En témoigne le port de colliers et de pendentifs sur la poitrine et près du coeur qui assuraient une protection quotidienne. Le corail, vecteur de bienfaits, fut donc longuement porté par les enfants. Il pouvait, selon la légende, éloigner les maux comme les poussées dentaires et les cauchemars.

Ce splendide portrait d'une princesse, attribué au cercle de Frans Pourbus (ci-dessus), illustre à merveille l'importance que le corail pouvait avoir dans le quotidien des jeunes enfants. L'univers enfantin est ici parfaitement représenté au travers de ce portrait, dont divers accessoires témoignent de l'attention portée à la petite enfance. La princesse tient dans ses mains un hochet (jouet d'éveil) et un chapelet doté d'une anse de perles de corail accompagnée d'une croix. L'objet devait protéger les enfants et les accompagner dans leur vie quotidienne. Ce tableau fut présenté lors de l'exposition "Enfants de le Renaissance" au château Royal de Blois en 2019.

Le corail pouvait également avoir une signification religieuse. De nombreuses toiles de Piero della Francesca (1412/1420-1492) présentent un répertoire iconographique liturgique où la Vierge Marie est figurée avec l'Enfant Jésus portant autour du cou un collier de corail (toile ci-dessous). Au sein d'un contexte sacré, le corail pouvait être en raison de sa couleur rouge, associé à la passion du Christ. Cependant, c'est bien son caractère hybride, entre plante marine et matière pétrifiée, qui lui conférait ses bienfaits et l'admiration des hommes au cours des siècles.


Piero della Francesca, Madonna di Senigallia, 1470-1485, Galerie Nationale des Marches, Urbino


Précieux corail!


Si le corail fut tant apprécié à travers l'Histoire c'est probablement car son éclat évoquait l'artifice d'un bijou. De sa métamorphose irréversible au contact de l'air, naquirent de somptueuses créations joaillières prenant le plus souvent l'apparence de perles rouges orangées. Au cours de la Renaissance, les créations à partir du corail furent essentiellement des colliers ou des pendentifs, porteurs de vertus médicinales et protectrices. Le corail pouvait ainsi être conservé dans sa forme naturelle ou sculpté en d'incroyables pièces joaillières. Celui qui fut longtemps appelé "l'Or rouge de Méditerranée" ou "Corallium rubrum" (corail rouge), est en réalité un bien rare et précieux, du fait de sa croissance annuelle limitée à quelques millimètres d'épaisseur.

Davide Ghirlandaio, détail du portrait de Selvaggia Sassetti, 1487-1488, Metropolitan Museum of Art

De sa couleur ancestrale, le rouge, il existe pourtant plusieurs variantes selon les teintes et les origines géographiques. Du rose au rouge, se déploie une multitude de nuances toutes aussi chatoyantes qu'inestimables. Le corail blanc trouvait son origine dans l'océan Pacifique, tandis que le corail rose dit parfois "peau d'ange" pouvait être pêché dans les profondeurs de la Méditerranée. Ces multiples coraux avaient le pouvoir d'être transformés en de somptueux bijoux polis en forme de perles et de cabochons ou servir à des créations de bijoux conservant l'état naturel du corail. Traité à la manière d'une pierre précieuse, le corail trouva ainsi sa place dans l'histoire des arts joailliers. Ce somptueux pendentif, daté du XIX ème siècle (ci-dessous), présente en son centre un corail taillé en camée sur lequel apparaît la figure de Bacchus (dieu du vin chez les Grecs). Le corail est ici serti dans une monture dorée parsemée de perles suspendues. Ces pendentifs étaient très en vogue au cours du XIX ème siècle, période où une résurgence pour les pièces historiques fut de mise, notamment les créations Renaissance.

" Chaque jour, le marchand de corail de son altesse royale Madame, duchesse d'Angoulême, offre les parures les plus élaborées et les plus élégantes aux clients et aux passants : les bijoux qui y sont vendus sont créés avec un goût exquis. " Henri jean Baptiste Eugène Vever (1854-1954), joaillier français du XIX ème siècle.

François Désiré Froment Meurice, Pendentif Bacchus, 1854, Victoria & Albert Museum


Une pêche qui ne fut pas toujours réglementée !

Jacopo Zucchi, les pêcheurs de corail, 1585, Galerie Borghèse, Rome


Le corail est aujourd'hui menacé, le réchauffement climatique et les dérives de sa pêche ont été à l'origine de la mise en place d'une réglementation stricte dans certains pays. À l'origine, le corail était pêché avec un instrument nommé "Croix de Saint André", les hommes parcouraient ainsi les fonds marins à l'aide de cet objet sans se soucier des dégradations que cela pouvait engendrer. Bien que les techniques aient évolué de nos jours, le corail demeure rare et fragile. La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), oeuvre depuis plusieurs années à la protection de quelques espèces coralliennes, désormais soumises à une législation et devant posséder un numéro de CITES. La toile de Jacopo Zucchi (ci-dessus), illustre l'abondance et la démesure de ces pêches coralliennes au cours de l'Histoire. Tels des dieux des mers, les figures peintes sont présentées sur le sommet d'une roche sur laquelle est disposé un incroyable trésor. Ces êtres, presque légendaires, profitent ainsi de la richesse offerte par la profondeur des océans. Richesses qu'ils seront sublimer au travers de somptueuses créations joaillières.


J'espère que cet article vous a plu !

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Bibliographie : Malaguzzi Silvia, Bijoux, pierres et objets précieux, Hazan, 2007.

Catalogue exposition, Enfants de la Renaissance, Château Royal de Blois, 2019.


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